L’ EVANGILE DE DAMAS: FRENCH VERSION OF THE GOSPEL OF DAMASCUS (FRENCH EDITION)




PRÉFACE

C’est à Amman que j’ai pris connaissance du livre d’Omar Imady,
alors que je rendais visite à un ami Syrien réfugié en Jordanie. Ce livre,
me dit-on, cherchait son traducteur français. Rentré à mon hôtel, j’en
commençais la lecture. Le soir suivant j’avais terminé. Le livre avait
trouvé son traducteur. En tant qu’angliciste d’abord, arabisant ensuite,
je ne pouvais qu’éprouver un intérêt et une certaine fascination pour
une oeuvre qui tente de reconstruire un pont entre des rives trop
souvent présentées comme distantes et opposées. L’idée, déjà bien
présente en moi, que le berceau de notre culture et notre civilisation
dites « occidentales » se trouve dans ce si proche Orient du pourtour
méditerranéen ressortait confortée par ma lecture.
L’Évangile de Damas est un roman, une oeuvre de fiction comme
l’auteur tient à le souligner dans son « Avertissement ». Et comme
toute oeuvre de fiction, ce roman touche la réalité dans ce qu’elle a
de plus profond, et de plus mystérieux. C’est aussi un roman à clefs
dont la forme est celle d’un Bildungsroman, roman d’apprentissage et
d’initiation, sous le regard bienveillant d’anges qui s’assurent du bon
déroulement du Plan Divin. Ainsi, deux niveaux de « réalité », celui des
anges sur le Mont Hermon, qui peuvent observer les humains sur les
écrans de leurs cavernes, mais aussi intervenir et se trouver transportés
en quelques secondes dans n’importe quel lieu, et celui des humains
influencés par leur subtil pouvoir de suggestion.
La narration est prise en charge par Raqeem, un des anges qui
surveillent de près l’évolution du personnage principal, Yune, et qui
doit déchiffrer les diverses énigmes qui se rapportent à lui. Au fil des
années, sans vraiment connaître le but du Plan, ni le rôle que Yune
doit jouer, Raqeem se prend d’affection pour lui. Un des aspects fort
et attachant du roman réside dans le lien qui s’établit entre Raqeem,
mais aussi d’autres anges, comme Risha, et Yune, sans que celui-ci en
ait conscience. Même si chaque ange a une fonction et une tâche bien
précise à accomplir, ce ne sont pas des êtres froids, dépourvus d’émotions, bien au contraire. Ne sachant pas tout du Plan, ni du véritable
objet de leur mission, ils doutent parfois du bien fondé de leurs actions.
Des anges, certes, mais finalement assez humains pour se fondre dans
la masse lorsque la situation l’exige.
Le jeu qui s’installe entre les deux mondes, barzakh ou Monde
Intermédiaire et ce bas-monde, fait apparaître la tension entre destin
et libre-arbitre.


Ainsi, même si les personnages, et Yune en particulier, ont l’impression
qu’ils exercent leur libre arbitre, les choix semblent s’imposer
à eux. Le pouvoir de séduction de Yune, qu’il exerce sans trop se poser
de questions lorsqu’il s’agit de choisir ses disciples et de les convaincre
de se joindre à lui, n’est pas étranger à l’influence qu’exercent les anges
sur les humains. Lui-même est soumis à un destin que son nom même
suggère, puisque « Yunus » est la version arabe de Jonas. La référence à
l’épisode biblique est d’ailleurs explicite. Quels que soient les obstacles
qui se dressent sur son chemin, Yune accomplira la tâche qui lui est
assignée dans le Plan. Le plus terrible de ces obstacles, le doute de soi,
est pourtant au centre même de la quête car il est essentiel à toute
démarche religieuse ou philosophique.
L’aspect sérieux du roman est lié à la voie soufie qui sous-tend le
récit. Son aspect ludique réside dans les énigmes que les anges doivent
résoudre pour mener leur tâche à bien. Leurs échanges pleins d’humour,
leurs dissensions parfois, leur crainte pour Yune et l’affection
qu’ils lui portent allègent la tonalité du récit et le chargent d’émotions.
Lire L’Évangile de Damas c’est voyager dans le temps et l’espace, renouer
avec nos racines profondes, mais aussi avec l’espoir d’un monde meilleur
à venir, ici et ailleurs.
Francis Guinle Tunis, janvier 2014


« Voici, de la terre de Syrie j’appellerai à une nouvelle Jérusalem »
Epître des Apôtres



I. A la recherche du Cheval de Feu




Je m’appelle Raqeem, un des huit anges chargés de veiller au bon
déroulement des desseins de Dieu sur Terre. A la veille du retour de
Celui qui est oint, sept sceaux furent brisés et un Cheval de Feu fut
sculpté par les mots contenus dans des rouleaux d’or. Je fus témoin de
ces événements, et honoré d’avoir été choisi pour raconter à tous les
prodiges qui se sont déroulés devant mes yeux.


Le barzakh est le Monde intermédiaire, une sphère cosmique
habitée par les anges chargés des affaires terrestres. C’est aussi l’endroit
où les âmes des défunts sont gardées jusqu’au jour du Jugement
Dernier. A la fin de chaque siècle hébraïque, huit anges sont envoyés
du barzakh pour remplacer les huit qui ont achevé leur mission sur
Terre. Ces anges s’appellent les Gardiens du Dessein. Mes sept compagnons
et moi-même sommes arrivés sur Terre quelques instants après
le coucher du soleil, le jeudi 1er jour de tishri 5701, qui correspond au
20 septembre 1940, et au 1er de ramadan 1359. Il est prévu que nous
quittions la Terre le samedi 1er de tishri 5801, soit le 8 septembre 2040,
et le 1er de ramadan 1462.
Bien qu’ayant forme humaine, nous ne mangeons ni ne buvons.
Cependant, nous ressentons la douleur et la joie, et nous éprouvons le
rire et les larmes, ces dons sacrés des enfants d’Adam. Nous sommes
protégés de la mort, mais pas de ses agents. Notre siège est le mont
Hermon, la porte d’accès d’origine du Paradis, comme en témoigne
le Livre d’Hénoch. A chacun d’entre nous, le secret d’une qualité a été
confié, comme nos propres noms en attestent. Le mien, Raqeem ou
« inscription », signifie que mon don consiste à tisser des liens entre
des segments en apparence disparates, comme les lettres tissent des
mots, ou les sons se combinent en musique.


Pendant presque vingt-six ans, les tâches qui nous ont été confiées
étaient essentiellement liées aux crises qui se produisaient partout dans
le monde. Mais mes compagnons et moi attendions impatiemment une
mission bien différente, une mission qui devait préparer le monde à un
événement dramatique. Un événement qui aurait un impact important
sur la nature et sur l’intensité de la spiritualité humaine.
Cependant, nous savions bien que de telles missions étaient rares,
et que de nombreux Gardiens du Dessein étaient venus sur Terre
et repartis sans avoir eu l’honneur d’accomplir une telle tâche. Mais
soudain, Wahi arriva.
Wahi n’est pas l’un d’entre nous. Non seulement il occupe un plus
haut rang, mais il est aussi notre lien avec la Volonté divine, une sorte
de super-émissaire, si vous voulez. Tout ce que nous contribuons à
révéler, chacune de nos démarches pendant notre séjour sur cette
planète, nous est inspiré par des messages que Wahi nous transmet.
Lorsque Wahi arriva de la Septième Sphère, nous comprîmes tous
qu’il se passait quelque chose d’important. Cela devait forcément être
important. Bien qu’aucun d’entre nous n’ait jamais été invité dans la
Septième Sphère, il était parfaitement clair qu’il s’agissait d’un endroit
où d’importantes décisions étaient prises et transmises. Bon, prises,
peut-être pas, mais transmises certainement. Lorsque Wahi s’approchait,
nous ressentions comme un souffle de vent et de la lumière, une
combinaison étrange, presque comme une brise électrique. Sa voix, à
la fois chaude et distante, allait de pair avec son sens de la présence.
« Assurez-vous d’ouvrir chaque rouleau au moment prévu », dit-il en
me tendant une boîte en bois contenant des rouleaux d’or réservés
à la mission la plus importante qui nous fut jamais confiée. « Révélation
périodique », le terme technique pour désigner ce sur quoi
Wahi insistait, signifiait que non seulement il s’agissait d’un message
d’une extrême importance, mais aussi que même moi, l’ange chargé
de superviser des missions d’En-Haut, je n’en connaîtrais pas la véritable
nature avant la toute fin. Je regardai Wahi disparaître dans le ciel
resplendissant au-dessus du mont Hermon, et portai les rouleaux dans
ma caverne.
La boîte en bois était faite à partir de branches du sidrah, le jujubier
qui marque la limite de la Septième Sphère. Je portai la boîte à mon
visage pour en inhaler son parfum sacré. A l’intérieur, sept cylindres
de verre étaient soigneusement rangés. Les rouleaux d’or étaient placés
à l’intérieur de ces cylindres. On sait que le moment est venu de briser
un cylindre lorsqu’il se met à briller, un peu comme une ampoule, mais
beaucoup plus resplendissant. L’un d’eux brillait déjà lorsque j’ouvris la


boîte. Pour briser un cylindre, il faut le tenir des deux mains et appuyer
sur le point central. Il est fait de telle sorte que lorsqu’on appuie, il se
brise comme s’il était parfaitement fendu avec une lame électrique.
Le premier cylindre contenait deux rouleaux d’or portant chacun un
chiffre pour indiquer celui qui devait être ouvert le premier. Je savais
bien que ces fines feuilles d’or ne pouvaient ni se déchirer ni se briser,
cependant j’ouvris le rouleau numéro un avec beaucoup de précaution.
Les mots suivants y étaient gravés :
Un Cheval de Feu naîtra dans la cité du Christ du ventre d’une
huguenote et d’un Chevalier Ouzbek.
Cela n’était pas une devinette, du moins pas de façon intentionnelle.
Il ne s’agissait pas de rendre le message difficile à comprendre.
Le choix des mots dans ces messages reflétait ce que la Volonté divine
estimait important, les éléments essentiels en quelque sorte. Cela dit,
je n’ai que rarement trouvé ces messages faciles à comprendre, et ce
message-là n’était pas une exception. Il me fallait suivre les indices, et
le premier était le Cheval de Feu. Je savais que le Cheval de Feu était le
nom d’une des années du calendrier chinois, mais j’avais l’impression
qu’il y avait beaucoup plus à découvrir. Il était temps d’aller voir Feï.
Lorsque nous, les Gardiens du Dessein, voyageons, notre destination
se précipite à notre rencontre. Nous faisons un pas et nous nous
trouvons subitement là où nous voulons aller. Quelques humains ont
possédé un tel don. Dans la tradition juive, on les connaît sous le nom
de kefitzat ha-aretz, ou « ceux pour qui la terre a sauté ». Comme l’ont
enseigné les rabbins : « La Terre s’est contractée pour trois hommes :
Eliézer, le serviteur d’Abraham, notre père Jacob, et Abishal, le fils de
Tséruya… » Dans la tradition mystique islamique, on les connaît sous
le nom de ahl al-khitwa, ou « les gens du pas ».
Nous pouvons aussi influencer les gens pour qu’ils se comportent
d’une certaine manière. Mais nous évitons de le faire autant que
possible, car la réceptivité des gens à ce genre d’influence varie. Leur
comportement ne reflète pas toujours parfaitement ce que nous
voulons qu’ils fassent. Mais ce soir, c’était différent. L’homme que je
voulais rencontrer possédait l’art de subir l’influence angélique à la
perfection. En un pas, je me trouvai à Hangzhou, une ville chinoise
proche de Shanghai. J’entre chez Louwailou, ou la Tour au-delà de la
Tour, un restaurant surplombant le lac de l’Ouest. Et je ne suis pas du
tout surpris d’y trouver Feï assis, le visage souriant.


« Tu voulais donc me voir. J’avais commandé : les crevettes et le thé
vert Dragon Well. Nul ne devrait traverser la vie sans y avoir goûté. Tu
t’obstines dans la règle de ne rien manger. »
« Si je pouvais manger, Feï, je t’assure que je ne mangerais certainement
pas de crevettes ! »
Lorsque nous avons affaire aux humains, nous prenons divers
déguisements. Nos traits changent à la minute où nous pensons à
la personne que nous voulons être. Les gens devant qui nous nous
présentons comme nous sommes réellement, des anges sous forme
humaine, sont triés sur le volet. Feï était une de ces exceptions, mais
s’il envisageait sérieusement partager nos secrets avec quiconque, le
souvenir de nos rencontres serait instantanément effacé.
« Eh bien, Raqeem, j’imagine que tu as besoin d’informations en
matière d’astronomie chinoise ? »
« C’est bien cela, Feï. Je t’en prie, dis-moi ce que l’année du Cheval
de Feu a de particulier. »
Feï était un homme érudit et éloquent. C’était Mizan, l’ange chargé
des secrets de la sagesse et un de mes compagnons sur le mont Hermon,
qui me l’avait présenté. Le monde de Feï était centré sur l’astronomie,
et sa franchise envers moi lui faisait aborder rapidement les sujets qui
m’intéressaient.

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